Un peu de psycho : rapports de groupe, paradoxe d’Abilène et théorie de la pomme à demi avalée

Avertissement : je vais blablater un moment sur la psycho. La psycho c’est bien, c’est intéressant, ça fait des bulles dans ma petite tête.

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Comme je le prévoyais un peu dans mon article précédent, j’ai profité d’un regain d’énergie et de motivation pour me replonger dans mon MOOC de psycho sociale. J’en étais à la séquence sur les rapports de groupe, autant au sein d’un groupe qu’entre plusieurs groupes distincts, et j’ai continué à franchement m’éclater. Des cours aussi passionnants que ludiques mais qui font réfléchir autant sur les rapports humains dans la vie de tous les jours que sur les sujets d’actualité, que demander de plus ?

J’ai commencé par les rapports au sein d’un groupe — les diverses manières dont le groupe peut influencer la pensée et les actions d’un individu, la perte d’inhibitions qui peut accompagner le fait de se sentir inclus dans une foule, etc. De tout cela, j’avais envie de vous parler d’une partie qui m’a marquée comme vraiment divertissante, mais aussi quelque chose dont absolument tout le monde a dû faire l’expérience : le paradoxe d’Abilène !

Situons un peu : nous sommes au Texas.

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Il fait chaud. Au cas où vous n’auriez pas compris, je répète : il fait très chaud. Au cœur de l’Amérique profonde, nos sujets sont une famille de quatre personnes : je demande Beau-papa, Belle-maman, la fille et le gendre. Après-midi tranquille devant un jeu de société. Paix et tranquillité règnent.

Silence bienheureux à l’ombre. Pas un nuage. Bruits de grillons (il y a des grillons au Texas ?)

Premier pas vers le drame : Belle-maman remarque, « Il commence à se faire tard… Qu’est-ce qu’on prévoit pour le dîner ? »

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Silence, comme on se retrouve. Mais bravement, Beau-papa entre dans l’arène : « Eh bien, je ne sais pas… On pourrait aller passer la soirée à Abilène, dîner dans un café. »

Abilène se situe à 53 miles, soit un plaisant 85 kilomètres.

Rappel : il fait chaud.

Silence. Mais gênée, la fille intervient : « Pourquoi pas ? Oui, ça me dit bien. Je veux bien y aller. Qu’est-ce que tu en dis, chéri ? »

Éternel moment de bonheur du gendre qui n’a pas envie de se mettre la belle-famille à dos. Il tente, indécis : « Je ne sais pas… Tiens, d’ailleurs, votre voiture, vous avez l’air conditionné maintenant ? »

Sobre et efficace réponse : « Non. »

« D’accord. » Puis le gendre finit par oser un peu, avouant mollement n’avoir pas particulièrement envie de se rendre à Abilène.  Il ira avec eux, déclare-t-il, « seulement si Belle-maman veut aussi ».

D’office, tous les regards se tournent vers Belle-maman. Grosse responsabilité qui retombe sur la dame, laquelle balbutie, prise au dépourvu et sur la défensive : « Mais… mais  bien sûr que j’ai envie d’y aller ! Tu ne crois pas que je vais… rester à la maison et faire des restes ! »

La décision est donc prise. Le paradoxe est en place. Quatre personnes s’entassent dans la voiture brûlante.

85 kilomètres dans un silence de mort, un repas où chacun regarde voler les mouches et un long, long trajet du retour plus tard, nous retrouvons nos protagonistes dans une humeur de chien enragé. La soirée est avancée quand la bombe tombe. De mémoire, je crois que c’est encore de la bouche de Belle-maman : « Décidément, quelle soirée. J’aurais vraiment préféré rester tranquille en mangeant quelques restes, si vous ne m’aviez pas tous mis une telle pression pour qu’on se rende à Abilène ! »

Je vous laisse imaginer la tête du gendre : « ??!!!! »

S’ensuit le jeu universel du « C’est pas ma faute, c’est la tienne ». La mère a subi la pression des autres ; le fils a bien essayé de protester, mais pensait obtenir son soutien ; la fille devait bien relever la proposition de son père, mais espérait que son mari la tirerait d’affaire. Le comble du comble est atteint quand le père, avec l’accent génial du Texan bourru, revient avec sa bière, et les houspille tous d’avoir pris au mot une suggestion faite vaguement et sans trop réfléchir, pour dire de dire quelque chose, et de lui avoir totalement ruiné son après-midi…

Conclusion de l’histoire (à part que tout le monde tire la gueule) : chacun a suivi le mouvement à contre-cœur, se forçant en croyant se plier à la volonté des autres… qui désiraient en fait le contraire ! C’est le paradoxe d’Abilène : dans une situation où tout le monde est d’accord, le groupe s’accorde à faire… le contraire de ce que désire chaque membre. Inutile d’avoir des divergences pour arriver au conflit et à l’échec.

Encore une fois, dans les familles, cela paraît universel. Manque de communication, envie de bien faire, peur d’être celui qui s’oppose, qui cause un problème, qui perturbe le groupe ; il nous est arrivé à tous de passer complètement à côté d’une situation. J’étais morte de rire devant cette famille tellement typique, et pourtant c’est très significatif : même dans une situation où le conflit devrait être totalement inexistant, par simple imcompréhension, on se retrouve à voguer en pleine absurdité.

Et comme l’expliquait la suite du cours, ce n’est pas l’apanage des familles. Bien trop souvent, on s’imagine deviner ce que pensent les autres, on contient sa propre opinion de peur de déplaire, de sembler ridicule ou de se retrouver seul au milieu du groupe… et on court à la catastrophe. Autre exemple, ce couple à la veille de ses noces, coincé dans une union donc aucun des deux partenaires ne pense plus vouloir, mais paralysé par l’importance de la chose et persuadé de ne plus pouvoir reculer, autant vis-à-vis du conjoint que des familles et du monde en général… ou, et il semble que ce soit là le cas le plus usuel de paradoxe d’Abilène, cette réunion de travail où chacun, par peur de se retrouver seul contre tous ou sous l’influence de l’opinion parfois fantasmée d’un supérieur, approuve une décision à laquelle il est en fait foncièrement opposé. Le directeur pense que la sous-chef est convaincue, la sous-chef est sceptique mais veut garder sa place, et puis le chef de la recherche présente des résultats pas si mauvais… mais en fait juste assez ambigus pour satisfaire ce qu’il croit que ses chefs veulent entendre. C’est la crise, il faut bien garder sa place. Le cauchemar des managers !

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Source : jordan-webb.net

Morale du cours : des situations aussi ubuesques peuvent se perpétrer ad vitam, jusqu’à ce qu’un membre du groupe finisse par se jeter dans la mare aux piranhas en disant tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Ça peut se terminer en éclat de rire, en crise de nerfs ou en clé sous la porte alors le mieux est probablement de ne pas trop tarder. Je dis ça, mais je nierai toute responsabilité touchant aux éventuels divorces, licenciements et jaunisses que mes innocentes réflexions pourraient par hasard entraîner.

Voilà donc pour les joyeusetés au sein du groupe ! Ensuite il y a les dynamiques intergroupes, la tendance naturelle à l’être humain à penser par catégories, et la manière dont tout cela nous amène aux stéréotypes, aux préjugés et parfois à la discrimination. Pourtant, les groupes sont des créations cognitives et linguistiques nécessaires à l’esprit humain, mais sans réel fondement naturel car rien n’a de séparation… Où se situe la ligne entre le jour et la nuit ? Meurt-on quand le cœur cesse de battre, les poumons de respirer, le cerveau d’être alimenté, ou quand les cellules cessent de se diviser ? (Ça prend plusieurs jours.)  Combien de générations faut-il pour être un « pur » membre d’une ethnie ? À l’époque de la ségrégation américaine, d’un État à l’autre, la définition d’un Noir pouvait varier, fait d’importance quand ce Noir se voyait interdire d’épouser une Blanche ! Même pour les hommes et les femmes, un embryon peut se développer conformément à un sexe au niveau génital, un autre au niveau hormonal, et quant au mental… Bon, fondamentalement, un homme n’est pas une pomme. Mais quand je mords dans une pomme, quand je la mâche, je l’avale et je la digère, à quel moment la pomme cesse-t-elle d’être pomme pour s’incorporer à moi-même ? Notre corps est composé d’environ 10 000 milliards de cellules… qui cohabitent avec 100 000 bactéries !

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Je ne sais pas pour vous, mais ça m’a fait tourner la tête.

Avec ça, de très intéressants et émouvants documentaires comme un extrait de Middle Sexes: Redefining He and She, sur la transsexualité (en anglais sur YouTube, suivez le lien). Une présentation des tendances générales à l’être humain quand il est confronté à deux groupes distincts (faire des généralisations sur le groupe opposé, favoriser son propre groupe, même en l’absence d’hostilité par rapport au groupe d’en face) — des tendances qui se retrouvent même pour des groupes établis de manière arbitraire. Des réflexions sur les réactions instinctives présentes chez chacun d’entre nous, qui peuvent, insidieusement, pérenniser les stéréotypes (négatifs ou positifs) ou la discrimination… Comme quoi sans être intolérant, on peut tomber sans s’en rendre compte dans des raisonnements pas toujours sains. Il faut savoir se remettre en question. L’être humain est bête, il pense par boîtes. En même temps, il a l’intelligence de savoir qu’il y a des boîtes, ce qu’il y a dans les boîtes, qu’on peut mélanger ou même envoyer balader les boîtes. Les recycler, c’est bien, COP 21 oblige.

Encore une fois, ces cours me donnent envie d’ouvrir les yeux sur le monde, de me poser des questions sur mes propres manières de fonctionner. Et dans la prochaine séquence, on aborde les conflits… Ça, ça devrait être riche ! (Certaines parties sur les stéréotypes, l’extrémisme ou la polarisation des groupes traitaient amplement du terrorisme. C’était… d’actualité.)

Je suis à fond dedans et du coup, je lis un peu moins, mais je traduis toujours pas mal — du roman policier du XIXe et des articles sur la COP 21. (Ça bouge en Inde et en Chine.) J’ai aussi eu l’occasion de voir Michel Onfray chez Ardisson. C’est toujours mieux d’entendre quelqu’un expliquer sa pensée en profondeur que de rester sur quelques phrases dérangeantes ; après, on peut débattre au lieu de diaboliser…

J’arrête là ma parlote et je retourne faire… encore de la psycho, je pense. C’est l’addiction du moment.

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